Force vitale: l’oeuvre d’Enid Kaplan au musée des maîtres et artisans du Québec

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« Fertility », amulette dans une sculpture (détail)

Le musée des maîtres et artisans du Québec présente jusqu’au 13 janvier prochain l’exposition temporaire Rétrospective Enid Kaplan. Artiste joaillière et sculpteure, Enid Kaplan a joué un rôle important dans le développement de la joaillerie d’art aux États-Unis et au Québec. L’exposition en vaut le détour.

C’était la première fois que je visitais le Musée des maîtres et artisans du Québec. L’institution paraît décentralisée mais en fait il est plutôt facile de s’y rendre, à seulement quelques pas du métro Du Collège. Son histoire est d’ailleurs intéressante, l’église qui l’abrite était d’abord située sur le boulevard René-Lévesque et en 1931, suite à une expropriation, a été déconstruite et numérotée brique par brique pour ensuite être reconstruite à son emplacement actuel. C’est en 1979 qu’elle devient un musée dédié à la valorisation du patrimoine québécois et au travail des artisans d’hier et d’aujourd’hui. Vous pouvez en savoir plus en consultant le site web de l’institution: mmaq.qc.ca.

J’étais peu familière avec le travail d’Enid Kaplan dont j’avais seulement vu quelques images dans le passé, j’ai donc été impressionnée de voir son travail en vrai et surtout de découvrir l’ampleur de sa production et la diversité de son travail artistique (et on m’a dit que ce qui est exposé n’est qu’une infime partie de sa production artistique d’environ 30 ans de carrière). L’exposition donne à voir dessins, sculptures, pièces installatives, cahiers de croquis et bien sur joaillerie. Beaucoup d’informations visuelles en plus de la nature de l’espace d’exposition remplie de boiseries et vitraux qui force le spectateur à se concentrer sur les détails. Je me suis donc lancée sur les présentoirs à bijoux pour observer pièce par pièce le méticuleux travail de l’artiste.

IMG_9638photo: Mitchel Benovoy

Je ne tenterai pas une analyse approfondie du travail d’Enid Kaplan, je vous invite à lire le catalogue d’exposition si vous voulez en apprendre davantage sur sa vie et son approche de la création, mon objectif est plutôt de partager quelques-unes de mes découvertes et de vous inviter à visiter l’exposition. Plusieurs aspects de l’œuvre m’ont interpellée et j’ai eu un réel plaisir à faire cette visite. À travers sa carrière, Enid Kaplan a exploré plusieurs dimensions du bijou avec des pièces plus fonctionnelles au début de sa carrière à New-York, des pièces design où déjà l’artiste devient maître dans le travail de plusieurs métaux dans une même pièce et enfin des pièces davantage sculpturales où se perd même parfois la fonction de bijou.

_MG_8232photo: Anthony McLean

Enid Kaplan est passée maître dans l’art de marier les techniques, les métaux et les matériaux nobles et moins nobles. À mes yeux, c’est ce qui fait de la couleur un élément clé pour apprécier son travail et aussi ce qui crée sa particularité. Elle utilise par exemple la technique du bain électrolytique à travers lequel on fait passer un courant contrôlé pour colorer des métaux comme le  titane et le niobium qu’elle marie ensuite avec le cuivre et l’argent. Comme dans ces pièces:

_MG_8219photo: Anthony McLean

Untitled-09_1Sans-titre, boucles d’oreilles, 1979, or 14 ct, argent massif, cuivre, laiton, 5 x 1 cm

J’ai été particulièrement attirée par cette pièce sans nécessairement savoir pourquoi, peut-être pour l’expression du visage et le plumage de l’oiseau. Ces petits personnages témoignent d’une maîtrise des techniques de repoussé et du travail en couche pour créer des effets des textures et de la profondeur caractéristique de l’œuvre de cette artiste. J’ai conclu qu’il y avait un «effet secret» ou magique car je suis normalement davantage attirée par des pièces abstraites ou design.

Untitled-168

Guacamaya, broche, 1999, 14k, s/s, cuivre, niobium, onyx, grenat

Ses nombreux voyages ont influencé son travail et ouvert ses horizons, plus on avance dans la visite de l’exposition plus la présence de chamanes et d’esprits se manifeste à travers des collages d’objets et des constructions plus complexes. Les pièces de joaillerie prennent alors la forme d’amulette et empruntent aux rôles d’objets de rituel.

_MG_8225photo: Anthony McLean

À travers cette visite, la lecture du catalogue et le témoignage d’un de ses anciens étudiants, Gustavo Estrada, j’ai eu envie qu’elle soit toujours en vie et d’avoir la chance de suivre un de ses cours. Il émerge de son œuvre une liberté qui ne peut qu’être communicative et selon les dires, elle savait amener ses élèves dans des terrains inconnus et leur faire découvrir leur propre voix. De savoir à quel point sa personnalité et son approche aura été déterminante pour d’autres créateurs, on ne peut que vouloir vivre une telle expérience. J’avais envie à la sortie de l’exposition de me rendre à l’atelier et d’assembler des matériaux inhabituels, de peindre sur les métaux pour ensuite gratter ou ajouter d’autres matériaux sans objectif définis. Pour moi, le signe qu’une exposition vaut le détour, c’est précisément cette envie d’aller à l’atelier qu’elle me provoque, autrement elle tombe dans l’indifférence ou l’anecdotique.

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Lovers Leap – Broche, argent massif, bronze, grenat, acier, peinture, photographie sur bois (La Compagnie Jean-Pierre Perreault) 15,2 x 8,9 x 1,3 cm

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Fertility, amulette dans une sculpture (détail), 1993, 14k, s/s, cuivre, coquillage, cornaline, feuille d’or  7″ x 1.25″ x .5″

J’ai concentré mon regard sur la joaillerie mais il y a plus à voir dans cette exposition. J’ai été moins séduite par les dessins mais j’ai vite compris leur pertinence et leur rôle dans la vie et la démarche de l’artiste. L’exposition est conçue de façon à ce que d’un côté on observe des portraits, voir même des autoportraits, où le style s’apparente à celui de ses petites broches personnages. Et de l’autre côté, un aspect qu’on découvre à la fin de l’exposition, des dessins témoignant d’un imaginaire plus complexe et parfois troublé où esprits et âmes s’expriment, complétant des pièces de joaillerie plus spirituelles. La dimension sculpturale de l’exposition s’additionne pour démontrer l’accomplissement de cette artiste pour qui le médium n’est pas une limite mais bien un tremplin.

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Diane – Collier/Broche, 1988 or 14 ct, argent massif, laiton, tourmaline, hématite, 7,6 x 7 x 1,3 cm

Untitled-166Sumatra – Broche, 1992 Niobium, or 18 ct, cuivre, argent massif, ammonite

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Shaman, pendentif, 1997, 14k, s/s, cuivre, pierre de lune, onyx, améthyste

J’ai découvert en Enid Kaplan une artiste complexe et entière et je retiens de son œuvre une leçon importante: considérer le matériel comme une couleur tout simplement, oublier les notions de noblesse ou de créer des limites dans l’association des matières mais plutôt de percevoir la couleur pour ensuite créer des formes et des associations inattendues. J’ai l’espoir d’avoir été atteinte par sa liberté.

Il ne reste que quelques jours pour voir l’exposition qui se termine dimanche le 13 janvier prochain. Consultez le site web du musée des maîtres et artisans du Québec pour plus de détails. Je tiens à remercier Gustavo Estrada et Jordan Deitcher pour leur aide dans la préparation de cet article.

Andrée Anne Vien

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One Response to “Force vitale: l’oeuvre d’Enid Kaplan au musée des maîtres et artisans du Québec”
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  1. […] importants dont bientôt une exposition des pièces de Enid Kaplan dont vous pouvez lire notre article ici. À l’occasion,  l’école accueille aussi des marchands gemmologues et lapidaires (vente […]



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